CARTE BLANCHE À
MASSABIELLE BRUN

Mars 2022

Extrait de Censored Magasine N°6

"Living in a fantasy world"

CENSORED N°6

Née en 2000 à Cotonou au Bénin, Massabielle Brun est une jeune artiste en cursus à l’École des Beaux Arts Nantes Saint-Nazaire. À l’âge de deux ans elle connaît l’exil. Les répercussions sur sa mémoire de cette séparation deviennent le leitmotiv de son travail plastique qu’elle définit en ces mots d’ « archive fragmentée ».

Ses œuvres font appel à des souvenirs flous et mouvants par le biais de sensations ; l’oxydation d’une fleur, le souffle du vent iodé, le sable chaud sous la voûte plantaire, les larmes sur les joues ou encore la réminiscence de blessures. 

Sa pratique déplace et transporte ses souvenirs desquels émanent pourtant un profond besoin de sédentarisation ; la cartographie et l’inscription de traumatismes dans le(s) paysage(s) de sa vie et de celles de ses ancêtres ancre Massabielle dans un postulat autre que celui d’archiviste mais bien dans celui d’historienne du sensible.

 

Si la fragmentation est le fil rouge de son travail, il est perceptible qu’elle n’en est pas la thématique mais la contrainte imposée. Les bribes d’informations posées ça et là ont pour vocation de laisser l’esprit reconstituer l’histoire. On apprend lorsqu’on pratique le dessin qu’il est impossible de définir la forme de son objet d’étude avec exactitude : c’est en observant le vide autour qu’il devient possible d’en tracer les contours. Dans cette logique, une toute autre lecture est possible : chaque élément, si incomplet soit-il, parle avant tout de ce qu’il ne montre pas. 

 

Ce que l’on voit c’est la tôle, pas la chanson du métal martelé par la pluie.

Une chaîne que l’on pense être de famille nous raconte le cou qui l’a un jour portée

Dans un carnet, la page doit se teinter de bleu pour laisser voir l’écriture, effacée.

Le fond découpé d’une photo de famille nous prive de l’espace et du temps.

Le choix de la cabane n’est pas enfantin, des espaces de vie elle diffère en cela : elle doit d’abord être construite, souvent comme on le peut plus qu’on ne le veut. Habitat reproduit à moindre échelle, par mimétisme de ce qui nous est familier, elle traduit le besoin d’intimité, permettant même un instant la sécurité d’être un point fixe dans le monde. 

Une cabane c’est quatre murs, ou milles fragments de mémoires recousus les uns aux autres puis étendus pour faire rempart, comme un foyer en exil. Rien de solide dans cette carcasse bâtie de tôle et de tissus : les deux pieds font racines en cherchant profondément le sol, la porte est un filet bleu que la transparence condamne à ne jamais rien fermer.

Léonore Camus-Govoroff & Cléo Farenc